On a déjà tapé sur les manies des graphistes, mais la source semble inépuisable. C’est un ami qui m’a fait remarqué que l’affiche de la Paris Design Week était digne de poncifs. Non pas dans sa réalisation (quoique) mais plutôt dans la manière de la présenter.
Quelles raisons réelles poussent quelqu’un à présenter ses affiches de cette manière, tenue du bout des doigts, faisant du porteur un homme-sandwich moderne?
On peut penser qu’il s’agit de redonner un côté humain, vivant, à une production numérique, ne pas laisser l’image froidement présentée dans un navigateur. Cela permet aussi de juger une image imprimée, finalisée. Et de juger sa dimension. Peut-être qu’après tout, ce n’est que ça : un concours de celui qui a la plus grosse.
Toujours est-il que je ne vais pas m’attarder ici à recenser les gens portant des affiches de cette manière, certains le font déjà très bien, par exemple sur le site dédié http://www.peopleholdingposters.com/
Non, on va plutôt voir les graphistes persuadés d’avoir encore une fois produit quelque chose de cinglant et d’innovant. Jugez plutôt :
Il s’agit d’une sélection bien entendu non exhaustive. L’idée part d’un bon sentiment, faire prendre conscience à ceux n’ayant même pas deviné la tendance que porter son poster comme ça est définitivement dépassé.
Mais le côté inception graphique est au final quasiment aussi vu et attendu que l’objet de la critique. Et quand en plus la réalisation n’est pas à la hauteur, on se retrouve avec un autre effet de mode involontaire.
On peut tout de même saluer quelques productions intéressantes qui utilisent ce phénomène pour donner des affiches plus fines et amusantes.
Dans un style plus artistique, Jasper Goodall et son exposition Poster Girl utilisait cette technique avec habileté.
Enfin, quand on détourne la forme pour servir le propos, le résultat est d’autant plus justifié, comme cette affiche pour un retoucheur, réalisée par Mike Rigkby pour The Great Blandini.
Et pour finir, cette jolie oeuvre de Jonathan Keller Keller pouvant résumer à lui seul cet article avec ce poster unique :
Le triangle, ce truc on ne sait pas pourquoi, est devenu la putain de forme de référence des hipsters. Du coup, pour être un peu graphiste, tu le pose sur une photo de nature, tu vois, et ça fonctionne, par la sainte trinité.
Cet article n’a pas pour but de raconter l’émergence et l’utilisation première du format .gif, certains s’y sont attelés bien avant moi. Non, ce qui est intéressant, c’est d’analyser la raison du regain d’intérêt pour ce format ces derniers temps. J’ai décidé de finaliser cet article après avoir entendu moult fois « Non, mais le seul intérêt de Google+ par rapport à Facebook, c’est les Gifs.. ». Mais commençons quand même par un petit rappel historique.
L’intérêt premier du format gif (Graphics Interchange Format) était sa compression et sa rapidité d’affichage quel que soit la page. Le format a été rapidement étendu afin de permettre l’enregistrement de plusieurs images, et donc d’une animation. Et ce fut le début de la folie.
Rappelez-vous, dans les années 90, à l’époque où vous pouviez sur un seul et même site trouver un cheval de troie, des jeux flashs, et la recette du C4. Le background était étoilé, un air en .midi résonnait, et la typo rouge sanglante était entourée de gifs de flammes pixelisés. Pourquoi cet intérêt pour une image détériorée? Parce qu’elle bougeait. L’animation, c’est la clé du succès de ce format. En ces débuts du web, vaste champ d’expérimentation, tout ce qui pouvait se détacher du print était à prendre. Et ces images en mouvement symbolisait parfaitement la séparation avec l’impression figée.
Et ce fut le déferlement de tout et n’importe quoi. Cette période faste n’est plus actuellement représentée que sur les skyblogs, royaume du mauvais goût, où les licornes scintillantes et les Kiss pétillants perdurent encore : http://gifs-brillants.skyrock.com/
L’humour
Mais l’utilisation la plus répandue de nos jours est le gif drôle. Principe de base du comique de répétition, voir un papy tomber de sa chaise 15 fois d’affilée rajoute une certaine saveur. Le gif a remplacé la blague de la pause café, c’est à celui qui dénichera le meilleur, le plus incongru et qui le balancera discrètement à ses collègues. On ne compte plus le nombre de site qui recense ces images en les classant par catégorie. (ou dans un joyeux fourre-tout comme sur 4chan ou sur tumblr) Certains vous balancent une mosaïque violente dans la tête, à vous de faire votre choix : gifgifgifgifgif.com, jaimelegif.com ou l’agréable suckmongif.com
Tant et si bien que les outils pour faciliter la création de ce format fleurissent dans tout les coins. On peut noter l’application récente Gif Shop, mais 3fram.es fais la même chose gratuitement, avec un aspect collaboratif en plus.
Certains se sont dit que l’image n’était pas suffisant, et que l’expérience serait plus complète avec du son. On a donc vu récemment l’apparition de Gifsound mais surtout de GIK, plus esthétique et très efficace. Ces deux sites proposent donc un outil très similaire à un concept déjà existant : Pown.it et z0r.de proposent des boucles en flash, généralement sur de la musique chiptune, donnant des animations farfelues plus complète et puissante que les gifs.
Trendy
Cette folie populaire, mais aussi sa réapparition quelques années après sa mort présupposée ont fait du gif un élément clé de la culture populaire internet, et a donc forcément été repris à toutes les sauces.
On peut noter cette campagne GIF Me More pour MTV Mobile Europe par l’agence Buzzman, proposant aussi un site pour l’opération. :
Cette esthétique rétro, résolument kitch, a aussi été reprise par différents artistes. On peut parler de ce clip non officiel pour Kanye West, réalisé par la All-Fingers à base de 84 gifs :
Ce qui leur a valu d’être contacté par Yelle pour la production, officielle cette fois, de son propre clip « la musique » :
C’est l’artiste MIA qui assume aussi totalement son image rétro geek, où son myspace fleurit de gif en tout genre.
Enfin, Evan Roth, connu principalement pour son implication dans le F.A.T et le G.R.L a aussi produit ce clip issu de sa collection de gifs en tout genre : http://cacheruleseverythingaround.me/
De l’Art?
Dernièrement, la dimension artistique du gif se fait plus réelle (même si certains restent conscients que ce n’est pas le cas). Tout d’abord, beaucoup ont dû voir passer les photos de Jamie Beck et Kevin Burg, utilisant le gif pour proposer des photographies de mode où seul un élément ou deux est en mouvement.
Nous sommes ici revenu à l’essence même du gif, le mouvement, permettant de proposer une forme de « photographie augmentée », possédant une dimension supplémentaire. Ce côté magique de l’instant capturé est maintenant permis par la vitesse de chargement qui n’était pas disponible au début d’internet. On est dans ce côté fantastique d’Harry Potter par exemple, avec les photographies animées sur le papier journal, rendant l’image vivante.
On peut noter aussi le travail similaire d’Ana Pais, restant elle aussi dans le détail, proposant des scènes en perpétuel répétition issues d’une vidéo musicale nommée Keep on Dancing d’André Tentugal. Ce projet est très justement nommé Eternal Moments.
Mais de manière plus tangible, le gif est réellement en train d’entrer dans l’art contemporain. Ce ne sera pas le premier produit du virtuel à s’y faire une place, quand on connait l’importance de plus en plus grande du Net Art dans certains milieux. Mais la galerie virtuelle Ani-Gif a déjà inauguré l’exposition de gifs, avec notamment le travail de Kim Asendorf, co-fondateur de la Fach & Asendorf Gallery . Cette galerie exposant certains Net artistes, Glitch artistes et autres projets multimédia à récemment lancé son dernier projet : GIF MARKET. Gif Market est un projet visant à vendre 1024 gif en ligne, permettant à qui le souhaite d’acquérir cette pièce virtuelle et d’y apposer son nom. Les gifs se présentent sous la forme d’une ligne autour de laquelle tourne de 1 à 1024 pixels. Le prix est inversement proportionnel aux nombre de pixels et s’incrémente à chaque achat d’un des éléments de la série. (plus d’explications par là) Cette monétisation d’un élément immatériel est la première étape de l’entrée réel du gif dans le marché de l’Art. (Rafaël Rozendaal vendait déjà des URLs en tant qu’oeuvre, dans le neen art.)
Et si par hasard le support physique vous manque, la deadline pour l’exposition en Novembre à Antwerp de gifs imprimés arrive bientôt, vous pouvez toujours tenter votre chance. Sachant que le passage du gif au support physique est assez hasardeux, comme on peut le voir avec le projet Physical Gif, qui ne propose au final qu’un simple zootrope. La boucle est bouclée.
Et si par tout hasard, les gifs finissaient par vous faire saigner les yeux, crise d’épilepsie, ou qu’en tant que graphiste, les gifs publicitaires vous poussent à la dépression, la dernière solution est l’extension chrome gif-stopper.
Enfin, terminons sur un gif de bacon, ce qu’internet nous à peut-être donné de meilleur.
(oh et si le NSFW ne vous fait pas peur, j’ai pensé à vos yeux : Bisous.)
Quand les graphistes attaquent leurs contemporains, ils utilisent les armes qu’ils manient le mieux. Ce qui nous donne des productions pleines d’ironie et d’autodérision.
En effet, lorsqu’on est habitué à traîner sur les annuaires graphiques, recensant pèle-mêle les différentes inspirations d’une palette de graphistes éclectiques, tel que dribbble, ffffound, et autre site à triple lettres, on peut rapidement saisir les grandes tendances du moment. Tendances, voir même véritable overdose de style.
Personne n’est aveugle, mais la tentation est grande. Ces images fonctionnent bien, et même si l’esthétique prime sur le fond, il est toujours plaisant de se laisser aller à ces créations faciles. Pour parer à ça, certains graphistes s’amusent à produire des images auto référentielles, en décryptant et réutilisant ces codes contemporains, ce qui donne des images dont le sens est la recette de leur fabrication. Ce qui en somme est un exercice de style permettant de créer ce type d’image de manière décomplexée et de transformer les foudres des anticonformistes en une éloge de leur facultés d’analyse, de leur humour ou que sais-je encore.
Voilà donc un petit recensement du boulot de ces graphistes, en commençant par les affiches, l’article précédent s’étant déjà attaqué au motion design.
Robert Wilson, pour commencer, à réaliser en 2010 une série nommée TTTTrends (tiens, 4 lettres encore) d’affiches diverses et variées, dénonçant habilement ce conformisme trop présent dans certaines affiches et se permettant juste d’ouvrir le questionnement sur la présence de ces éléments graphiques omniprésent dans la sphère des graphistes qui prônent l’originalité avant-tout. On trouve d’autres essais sur ce sujet sur son flickr.
Swiss Poster by Robert Wilson
Diagonale by Robert Wilson
Blitz poster by Robert Wilson
Ce dernier poster est une parodie de la désormais incontournable affiche Keep Calm and Carry On, affiche de propagande britannique de 1939, remise au goût du jour il y a quelques années et maintenant décliné sous de multiples formes.
Dans un autre genre aussi clairement dénonciateur, Elliott Scott et Christopher Doyle ont réalisé un magazine intitulé « This Year I Will Try Not To« , où chaque page recense un cliché qu’ils auraient commis. Ce manifeste démontrant qu’ils ont conscience des lieux communs qu’ils ont produit, et de la nécessité de faire mieux, pousse l’ironie jusqu’à faire de l’objet lui même un de ces éléments critiqués : il s’agit d’une revue en édition limitée, signée à la main, dont la typo, la mise en page, les photos, pourraient sans conteste figurer dans une des pages.
La typographie et les logos ne sont pas en reste. Le regain de créations utilisant un style vintage se fait ressentir dans tout les domaines, et les identités visuelles en abusant sont nombreuses.
Same Old Shit by Christopher Paul
Logotype by Robert Wilson
Certaines images ont ainsi fait le tour des blogs, montrant bien l’intérêt du milieu pour ce sujet.
I see this everywhere by Zack Isaacs
Mais on ne peut pas dénoncer des choses si communes sans soi-même tomber dans le cliché, et l’autodérision est a manier prudemment, au risque d’arriver à une sorte d’inception graphique.
La mode des citations en helvetica blanche sur les photos vintages, laissant à chacun l’opportunité de se croire graphiste, à ainsi été la cible de plusieurs personnes, et la blague est devenue redondante, certains allant même jusqu’à en créer un tumblr : http://badphotohelvetica.tumblr.com/
Quant à cette mode des effets vintages, ça mériterait d’y consacrer un article entier. A l’heure où la technologie numérique permet des photos de plus en plus techniquement réussie (cadrage automatique des visages, autocontraste, reconnaissance des sourires..), il serait intéressant d’analyser le regain d’intérêt pour la lomographie et l’engouement pour les applications à filtre automatique, tel que hypstamatic, instagram et j’en passe, et les raisons sociales sous-jacentes qui poussent la jeune génération à l’utiliser à tout va. Mais l’excellent article de Nathan Jurgenson, traduit par Owni, permet d’approfondir le sujet.
Pour conclure, le propos de cet article n’est pas de critiquer le graphisme fashion, ni de critiquer ceux qui le critique. Il s’agit simplement de rappeler que la pratique du design graphique tend à construire chaque projet par rapport à sa problématique unique. Quant à s’amuser à créer des choses dans l’ère du temps, cela permet à la fois de comprendre et d’utiliser les codes les plus répandus, de les dépasser dans un second temps pour produire du contenu original, et parfois même de rire de nos collègues. ou de nous-mêmes.
On en a pas trop parlé encore ici, mais les codes dans le motion sont aussi flagrants que dans le print. Le très bon Andrew Serkin le dénonce joliment et clairement.
Le glitch est à la mode. Que ce soit en musique, en vidéo ou même en application iphone, l’erreur numérique retrouve une place dans la démarche de créateur. A moins que ça ne soit qu’une tendance passagère sans fond.
Patriotisme ou renouveau des anaglyphes? Sûrement ni l’un ni l’autre, mais les affiches cyan et rouge en surimpression se croisent à chaque coin de rue. Collecte non exhaustive.